Des maladresses et des qualités fondamentales

24 Heures, Lausanne

« Une semaine sans raison » de C. Haralambis

L’été der­nier, une équipe de cinéastes a évo­lué à la Clinique psy­chia­trique de Nant et du Centre psy­cho­so­cial de Montreux. Des méde­cins, des patients ont été inter­ro­gés ; en outre, quelques scènes fic­tives retra­çant la vie et les pro­blèmes d’une famille « moyenne » ont été tour­nées et insé­rées dans le mon­tage. Il en est résul­té « Une semaine sans rai­son », un film de Costas Haralambis qui tente d’é­ta­blir un dia­logue entre le public et le « milieu » psy­chia­trique, qui cherche à faire sor­tir ce der­nier du ghet­to où on l’en­ferme volontiers.

On atten­dait beau­coup de ce film, trop peut-être. Cela explique pro­ba­ble­ment la décep­tion d’un cer­tain nombre de per­sonnes à l’is­sue de l’avant-première pré­sen­tée récem­ment à La Tour-de-Peilz. Le mon­tage est long, trop long : le réa­li­sa­teur a vou­lu lais­ser évo­luer libre­ment les per­son­nages pour don­ner davan­tage l’im­pres­sion de natu­rel, mais il en résulte de nom­breuses séquences inutiles, ou répé­ti­tives. Le film gagne­rait à être plus « ramassé ».

En outre, la réa­li­té psy­chia­trique a été appro­chée presque uni­que­ment à tra­vers le per­son­nel soi­gnant. Très sou­vent, c’est un méde­cin ou une infir­mière qui se trouve der­rière le micro, et même quand un patient s’ex­prime (au début du film par exemple), il parle de lui-même presque « de l’ex­té­rieur », en employant le lan­gage médi­cal qu’il a enten­du pen­dant son séjour. A la longue, ce fil­trage est pesant.

Il y a pour­tant des scènes qui donnent de tout autres ouver­tures sur le pro­blème : ce pay­san de la plaine du Rhône qui a recueilli un patient en voie de gué­ri­son et qui estime que l’Etat devrait orien­ter ses efforts du côté d’une réin­té­gra­tion de ce genre. Cette famille dont la mère a été inter­née plu­sieurs fois, mais qui a sur­mon­té l’é­preuve grâce au dévoue­ment, à l’a­mour d’un mari, d’un fils. Scènes émou­vantes, éprou­vantes par­fois, mais com­bien plus vraies que les bavar­dages de spécialistes.

Le film a donc ses mal­adresses, mais aus­si des qua­li­tés fon­da­men­tales. Tout d’a­bord, il est d’une hon­nê­te­té scru­pu­leuse, ne cherche jamais à tra­ves­tir la réa­li­té. C’est ain­si que le médecin-psychiatre, ses assis­tants, appa­raissent dans leurs efforts quo­ti­diens : tâton­nants, hési­tants, se remet­tant sou­vent en ques­tion, cher­chant tou­jours à mieux com­prendre l’autre. Le mythe de l’Infaillibilité Médicale en prend peut-être un coup, mais le per­son­nel soi­gnant y gagne — ô com­bien — en cha­leur humaine.

L’insertion de scènes fic­tives de famille, si elle n’est pas tou­jours très natu­relle, apporte cepen­dant beau­coup au film. Elle per­met de consta­ter qu’il n’y a pas un saut bru­tal entre la san­té men­tale et le dés­équi­libre, qu’il n’y a pas d’un côté du mur tous les gens « nor­maux » et de l’autre les malades. L’aberration d’une vie quo­ti­dienne mal assu­mée, cour­bée sous la rou­tine et les petites habi­tudes égoïstes, peut enclen­cher un lent pro­ces­sus qui deman­de­ra en fin de compte l’in­ter­ven­tion du psychiatre.

Et ce jour-là, les gens s’ef­fraye­ront de devoir faire le saut « à l’asile ».

C’est pour évi­ter cette confron­ta­tion bru­tale, que le film de Costas Haralambis sug­gère où pour­raient se trou­ver cer­taines racines du mal. En outre, il montre ain­si que les patients des cli­niques psy­chia­triques ne sont pas des mar­gi­naux, il les relie à notre socié­té effrayée de tout ce qui sort de la norme, il ouvre une brèche dans notre peur, notre égoïsme. C’est cela qui est important.

Le film sera pré­sen­té au ciné­ma du Bourg (La Tour-de-Peilz) les 24, 25, 26 et 27 novembre pro­chains. Les pro­jec­tions seront sui­vies d’un débat auquel pren­dra part le réalisateur.

Pt

 

 

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
© Tous droits réservés par Tamedia Publications Romandes SA, Lausanne

Malcare WordPress Security