Une caméra dans le monde de la psychiatrie

Une caméra dans le monde de la psychiatrie

Feuille d'avis de Vevey

Les cinéastes de la région

Vendredi 14 novembre, la « Feuille d’Avis de Vevey » a consacré une critique au film de Costas Haralambis «Une Semaine sans Rai­son ». Cette œuvre, rappelons-le, a été tournée à la Clinique de Nant et au Centre psycho-social de Montreux. Elle montre diffé­rents aspects de la psychiatrie d’aujourd’hui et donne la parole, tant aux patients, qu’aux médecins. Nous avions émis quelques réserves, cependant, « Une Semaine sans Raison » n’est pas un film inintéressant, loin de là. Le réalisateur Costas Haralambis, conscient des discussions que son œuvre a suscitées, s’explique...

— Nous avons tourné dans des conditions franchement pénibles. Trois personnes seulement partici­paient au tournage (mis à part les « acteurs ») : un ingénieur du son, une script-girl et moi-même qui te­nait la caméra. J’ai voulu filmer les patients et les médecins, sans leur imposer des contraintes techniques ou autres. Je laissais les protago­nistes parler, discuter, sans interve­nir. Je me contentais de filmer du­rant de longues heures parfois, cela explique en partie les erreurs de ca­drage, les plans « bougés », etc.

Au montage, nous nous sommes trouvés devant 6 kilomètres de pel­licules qu’il a fallu trier, couper, col­ler afin d'obtenir une trame logique. J'ai terminé cette expérience com­plètement exténué... je crois que je ne la recommencerais pas !

— A quelle somme se montait votre budget ?

— A 50 000 francs, ce qui est le minimum absolu pour un long mé­trage. J’ai établi le budget en fonc­tion du strict nécessaire tant en ce qui concerne les salaires que le ma­tériel. C’est la Fondation de la Cli­nique de Nant qui a fourni les fonds, mais je souligne que mon film n'est pas une œuvre de propagande ou de publicité peur la Clinique. J’ai filmé ce que j’ai voulu, sans ordre de la direction.

— Comment avez-vous choisi vos "sujets" ?

— J’ai travaillé, avant le tournage, pendant huit mois à Nant comme aide-infirmier. Cela m’a permis de rencontrer des personnalités intéres­santes et d'établir un choix. J’ai en­registré un grand nombre de con­versations avec des patients, sans que ceux-ci soient mis dans l"ambiance et la tension d’une interview. Ils parlaient sans frein de leurs pro­blèmes, de leurs angoisses. Tous, évidemment, n’ont pas été aussi co­opératifs, cependant j’avais réuni une somme importante de discus­sions.

Je signale que j’ai obtenu l’accord des intéressés et. de leurs familles avant de procéder aux enregistre­ments et au tournage.

— Vous avez délibérément écarté le commentaire « off » et les interviews...

— Oui, c’est vrai, je n’ai pas vou­lu intervenir, ni guider, ni donner des indications. Je ne voulais pas ca­naliser les conversations dans tel ou tel sens. Il s’agit avant tout d’un té­moignage sans, qu’il y ait une prise de position.

— Vous avez embrassé un grand nombre de sujets, pourquoi ne pas vous être limité à une ou deux séquences?

— Dès que je suis arrivé à Nant, une multitude de sujets, d’idées me sont apparus. Je m'ai pas voulu réa­liser un film classique en prenant un seul cas, mais montrer la diversité des formes que revêt la maladie mentale. Je ne pouvais pas m’enfer­mer dans un seul sujet, cela aurait été contraire aux buts du film. De plus, au début du tournage, je n’avais pas de plan préétabli : un scénario fut rédigé uniquement pour la forme du film, le fond étant créé par les médecins, les patients et les autres personnes filmées.

— J’avoue qu’après la projection de votre film, j'étais un peu assommé et fatigué!

— Cala ne m’étonne pas, car j'ai voulu exprimer ce que j’avais res­senti. Comme vous, j’ai été « assom­mé » par l'importance de la maladie mentale dans notre société. Je me suis refusé à enjoliver ou à dramati­ser la réalité. La fatigue qui s’em­pare du spectateur provient aussi de l’absence de « temps faibles » dans le film. La tension est toujours pré­sente pendant près de deux heures.

— Il me semble que des coupures s’imposaient...

— Mais à quel endroit ? Vous n’êtes pas la première personne qui me donne un tel conseil et toutes ont des idées différentes à ce sujet. Cer­tains me disent de supprimer telle scène, d'autres prétendent qu’au contraire, il faut la garder, mais cou­per telle autre... Les avis sont très partagés et souvent catégoriques !

— Vous avez introduit plusieurs sé­quences de fiction, en mettant en scène une famille très banale. A mon avis, ces séquences ne s’insèrent pas dans le reste de votre film...

— Cette séparation entre les doux genres est voulue. Vous remarque­rez qu’à la fin les deux mondes se rejoignent. Le monde de tous les jours, la famille banale, et celui de la psychiatrie. Cela signifie que les affections nerveuses ont, souvent our base un contexte social et quo­tidien. Pour illustrer ce fait, je n’ai pas filmé des scènes de malades en crise. Le but n'était pas de rendre « voyeur » le spectateur, mais de lui montrer une réalité très mal connue.

J’ai surtout abordé te rôle social du psychiatre, le côté scientifique m’intéresse moins. Souvenez-vous des séquences consacrées au facteur de Noville qui a pris en charge un alcoolique, l’a introduit dans une fa­mille pour l'aider à se sortir de sa maladie. Ce facteur fut, à sa ma­nière, un « psychiatre.

— Avez-vous réalisé d’autres films?

— «Une Semaine sans Raison» est mon premier long métrage. J’ai tourné deux courts métrages en Grèce, mon pays natal. Depuis cinq ans je me suis établi dans la région de Vevey.

« Une Semaine sans Raison » sera présenté au «Bourg», à La Tour-de- Peilz, les 25, 26 et 27 novembre, à 20 h. 30. Le film sera suivi d'un dé­bat. Malgré l’aspect rébarbatif que revêt « Une Semaine sans Raison », il vaut la peine d’aller le voir. Ne serait-ce que pour mieux connaître ce domaine mal connu et entouré de préjugés : la psychiatrie. Propos recueillis par Jean-Noël Cuénod

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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