Une semaine sans raison
Chronique cinématographique, par Freddy Buache
De Costas Haralambis avec la collaboration du musicien Jean-Claude Reber.Avec la collaboration des patients et du personnel soignant du secteur psychiatrique de l'Est vaudois, Costas Haralambis a pu réaliser son premier film, un long métrage dune durée de deux heures qui se présente à la fois comme un reportage et comme une réflexion sur la maladie mentale. Son ouvrage s'inscrit dans une déjà longue tradition cinématographique aboutissant récemment à l'histoire de Paul de René Féret en passant par Regard sur la folie de Ruspoli (1962) lorsqu'on suit la voie documentaire, et par Family Life de Ken Loach lorsqu'on effectue un détour du côté de la fiction.
Haralambis, malgré de pauvres moyens qui nuisent parfois à la clarté de sa démonstration (d'où n'est tirée, d'ailleurs, aucune conclusion) se propose de faire sentir à quel point l’univers de la maladie mentale coïncide exactement avec celui de la société dite saine. Lorsqu'un décalage se produit, les gardiens de l’ordre social interviennent pour colmater la brèche. S'agi-t-il, pour eux, de guérir ou de réprimer ? La réponse à la question est difficile parce qu'on évalue malaisément jusqu'où peut aller la liberté personnelle de non alignement et où commence la psychopathologie. Des lors, les méthodes thérapeutiques deviennent elles mêmes discutables : impossible, depuis Artaud, de ne pas frémir devant le recours à l'électrochoc, en dépit des effets bénéfiques qui, nous assure-t-on, peuvent en découler. De leur côté, les médicaments sont loin de n'aboutir qu'à de bons résultats.
Le film d'Haralambis multiplie les points de vue sur ces réalités sans cesse fuyantes et complique encore la description impressionniste en y introduisant (entre une confession, un interrogatoire, une discussion des médecins et infirmiers, une évocation de cas significatifs) plusieurs scènes jouées, notamment quelques unes décrivant les tensions inapparentes et qui explosent parfois au sein dune famille. Des pressions sociales interviennent à chaque instant de la vie de cette petite communauté qui, en outre, est conditionnée par l’esprit du temps. Mais les quatre membres de ce groupe (le père, la mère, une fille et un fils tous deux à l'âge de l’adolescence) ignorent qu'i'ls sont prisonniers dune idéologie : ils maîtrisent d'autant moins leurs manques ou leurs conflits qu'ils n'en ont pas conscience.
Aussi, lorsque la santé de la mère nécessitera d'éventuels soins médicaux, la fille déclarera candidement, sans savoir quelle pose le vrai diagnostic : « De notre vie ensemble, il n'y a rien de spécial à dire, c'est tous les jours la même chose ! » Le film de Haralambis renvoie, par conséquent, du delà du sujet précis qu'il aborde, à de judicieuses remarques relatives à notre monde et à notre propre insertion dans ce monde. A ce titre il mérite d'être cité parmi les récentes productions suisses romandes justifiant notre attention. Il passera publiquement au cinéma du Bourg à La Tour-de-Peilz ces jours prochains, et à la Cinémathèque à Lausanne, en présence de l'auteur, à Béthusy le 19 décembre.
F.B.Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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