Trois jours de la vie du camp

24 Heures, Lausanne

2ème par­tie d’une enquête en 3 par­ties : par­tie 1, par­tie 3 

A Capoue, ni délices ni « lager » mais un univers à la Kafka

Propos recueillis par Guido Olivieri

Malgré sa répu­ta­tion, Capoue est une petite ville assez sinistre. Les délices sont bien envo­lées, mais aujourd’­hui elle flirte à nou­veau avec la noto­rié­té. Raison de ce regain de célé­bri­té : le pri­vi­lège dis­cu­table d’a­bri­ter un camp de réfu­giés poli­tiques, finan­cé par tous les pays euro­péens, dont la Suisse. Depuis quelque temps, on parle de scandale…

Giovanna Abreu, notre cor­res­pon­dante en Italie, a ten­té, dans un pré­cé­dent article, de cer­ner la véri­té de l’ex­té­rieur. Pour notre part, nous avons ren­con­tré un jeune pho­to­graphe qui a réus­si à pas­ser trois jours dans ce camp le mois der­nier, au nez et à la barbe des poli­ciers gar­diens du camp. C’est cette vie qu’il nous res­ti­tue ici, par le verbe et l’image.

— Comment avez-vous eu l’i­dée de vous rendre dans le camp ? Et sur­tout com­ment avez-vous réussi ?
 — Par des amis qui connais­saient des inter­nés. Ce sont eux qui ont pris les contacts néces­saires, orga­ni­sé un rendez-vous. Tout a été fait avec la plus grande dis­cré­tion. Nous nous sommes retrou­vés à Naples, à la gare, en un point éta­bli à l’a­vance et recon­nus grâce à un livre. Assez banal, non ?

— Est-il si facile de sor­tir et de ren­trer dans le camp ?
 — De Naples à Capoue, il n’y a guère de pro­blèmes. On prend le train, puis l’au­to­bus, en tout une tren­taine de kilo­mètres. Tout autour du camp, il y a un grillage, où les inter­nés ont pra­ti­qué des trous. Ils cir­culent assez libre­ment dans les alen­tours. S’ils vont jus­qu’à Naples et qu’ils se font prendre, ils passent une nuit au poste, avant d’être ramenés.

»Quand nous sommes arri­vés, il fai­sait nuit et le camp était plon­gé dans une obs­cu­ri­té presque totale, la ten­sion élec­trique étant très basse. Nous avons vu les phares d’une patrouille et atten­du dans le ter­rain vague qui pré­cède l’en­trée. Dès que la patrouille s’est éloi­gnée, l’un de mes com­pa­gnons a ouvert la marche, l’autre sur­veillait mes arrières. Entre l’en­ceinte et la mai­son de la famille qui avait accep­té de m’hé­ber­ger, nous avons croi­sé des réfu­giés polo­nais. Ils ne se sont même pas aper­çus que j’é­tais étranger ! »

— Arrivé dans un lieu rela­ti­ve­ment sûr, quelle a été votre pre­mière impression ?
 — J’avais enten­du bien des choses et j’ar­ri­vais dans un des meilleurs locaux, ceux qui sont réser­vés aux familles. Cette pre­mière impres­sion a donc été rela­ti­ve­ment bonne. Ce n’é­tait pas un hôtel, bien sûr, mais c’é­tait conve­nable. On m’a mon­tré une armoire où je devrais me cacher s’il y avait un contrôle, cer­tains réfu­giés dis­si­mu­lant par­fois des amis qui ne veulent pas se décla­rer. Puis des connais­sances de mes hôtes sont venues, nous avons dis­cu­té. Ils m’a­vaient gar­dé une par­tie de leur repas…

— Comment avez-vous été accueilli ?
—Je dirais presque comme une per­son­na­li­té. Pour eux, j’é­tais une fenêtre sur le monde exté­rieur, une manière de tour­ner la bureaucratie.

— L’espoir avec une majuscule ?
 — N’exagérons rien. Lors de mon arri­vée ils avaient déjà com­men­cé des mani­fes­ta­tions pour amé­lio­rer leur ordi­naire. La semaine où j’y étais, trois grèves étaient pré­vues ! Et il faut bien dire que cela ser­vait à quelque chose. Les menus que j’ai par­ta­gés avec eux durant mon séjour n’é­taient pas extra­or­di­naires, mais assez conve­nables. Le pre­mier plat consis­tait tou­jours en pâtes ou riz et le second, fran­che­ment mau­vais, en pou­let ou morue salée.

— Il vous a fal­lu ensuite travailler ?
 — Cela, c’é­tait plus dif­fi­cile. Il était natu­rel­le­ment exclu que je puisse prendre des pho­tos, de jour, sans me faire repé­rer. Aussi sommes-nous sor­tis vers une heure du matin pour repé­rer les sujets qui m’in­té­res­saient et que mes nou­veaux amis pho­to­gra­phie­raient pour moi. Nous avions tous des lampes de poche. Si nous ren­con­trions un cara­bi­nier, il fal­lait que le réfu­gié le plus proche lui braque sa lampe sur le visage pour me don­ner le temps de dis­pa­raître. Je n’ai jamais cir­cu­lé dans le camp sans être pré­cé­dé et sui­vi par quatre ou cinq personnes. ..

— Et jamais le moindre accroc ?
 — Si, une fois, parce que j’é­tais trop confiant. Je me suis aus­si­tôt tour­né tan­dis que la per­sonne la plus proche enga­geait la dis­cus­sion avec lui…

— Et votre bonne impres­sion persistait ?
 — Non. Les mai­son­nettes où résident les céli­ba­taires sont dans un triste état. Quant à celles qui sont inha­bi­tées, mais où pour­raient arri­ver de nou­veaux réfu­giés, elles sont dans un état réel­le­ment déplo­rable. Dès que quel­qu’un part, ceux qui res­tent arrachent ou enlèvent tout, pour amé­lio­rer leur propre habi­ta­tion. Quant aux toi­lettes et au lava­bos je crois qu’il vaut mieux ne pas en parler.

En atten­dant la mort

— Les pri­son­niers luttent pour amé­lio­rer l’or­di­naire, c’est impor­tant ; mais il y a l’a­ve­nir, l’es­poir de retrou­ver une vie nor­male. Comment sont-ils, com­ment réagissent-ils ?
 — On ne peut pas tra­cer une seule image. Il y a le quar­tier des vieux, dont cer­tains sont là depuis vingt ans. Ils ne pensent plus à l’internement.Ils dis­cutent en atten­dant la mort. De temps en temps ils se pro­mènent. Les jeunes, eux, sont plus actifs. Ils orga­nisent des soi­rées, font de la musique..

— Pourriez-vous nous citer quelques exemples pour que l’on com­prenne mieux pour­quoi on échoue à Capoue ?
 — Prenez le cas d’un jeune Grec, un réfu­gié de ce régime, pas de la guerre civile. Il savait qu’il était recher­ché en Grèce. Il a alors sui­vi la filière clas­sique. Il s’est caché à la cam­pagne, trou­vant sou­vent asile dans les monas­tères ou chez les pay­sans. Il s’est ain­si rap­pro­ché de la mer et de la fron­tière, pour attendre un bateau ou un camion qui pour­rait l’emmener vers l’Egypte ou vers l’Italie. Celui dont je vous parle avait pu se pro­cu­rer de faux papiers et ain­si entrer en Yougoslavie. Là, il a été arrê­té, inter­ro­gé, puis conduit sur la fron­tière ita­lienne qu’il a dû fran­chir en un point non gar­dé, sous la menace des armes des Yougoslaves. Il s’est annon­cé à la police ita­lienne et a été conduit à Capoue, quelques mois après.

»Un autre a pu fuir la Grèce, caché dans un ton­neau d’o­lives. Il a été arrê­té à Zagreb et contraint de la même manière à venir en Italie. Les Yougoslaves ne veulent pas de réfu­giés, qu’ils viennent de l’Ouest ou de l’Est. J’ai ren­con­tré un Polonais sur lequel on avait tiré pour l’o­bli­ger à pas­ser cette même frontière… »

— Faudrait-il ins­crire à l’en­trée du camp cette cita­tion de Dante : « Perdez tout espoir, vous qui entrez » ?
 — Non. Il y a des réfu­giés qui partent, qui obtiennent l’a­sile dans d’autres pays. Mais ce n’est pas facile et il n’est pas tou­jours aisé de s’a­dap­ter, après. Prenez le cas d’un jeune Grec-Roumain. Ses parents avaient fui la Grèce au moment de la guerre civile. Lui a fui la Roumanie à vingt ans. Il est arri­vé à Capoue, puis a obte­nu un visa pour les Etats-Unis. Mais il ne s’est pas adap­té. Or, quand vous avez obte­nu le droit d’a­sile, vous n’a­vez pas le droit de quit­ter le pays qui vous à reçu. Il s’est donc enfui une nou­velle fois avec des faux papiers, est arri­vé en Suède… Et les Suédois l’ont ren­voyé à Capoue !

— Avez-vous consta­té des cas de désespoir ?
 — Sauf pour les rési­gnés, les habi­tués, il est déjà ter­rible de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Quand vous allez en pri­son vous savez pour com­bien de temps. A Capoue vous serez peut-être libre demain… ou jamais ! C’est peut-être cet espoir incer­tain qui est le plus lourd à porter.

»Mais j’ai ren­con­tré un cas vrai­ment tra­gique. Il s’a­git d’un Grec qui s’é­tait réfu­gié en Italie lors de la guerre civile. Mais Athènes lui avait lais­sé son pas­se­port, il avait pu s’in­té­grer, tra­vailler ; il s’é­tait même ins­crit au PCI. Maintenant, on ne lui a plus renou­ve­lé le pas­se­port et il a été inter­né. Pour lui c’est vrai­ment terrible ! »

— Certains réfu­giés n’ont-ils pas essayé de travailler ?
 — Oui, bien sûr. Mais comme c’est illé­gal, ils sont exploi­tés. L’un d’eux a tra­vaillé dans un bar. Il m’a dit qu’il était si mal payé que cela n’en valait pas la peine. Et vous savez, au camp, il reçoit envi­ron 1500 lires par mois d’argent de poche, alors qu’un paquet de ciga­rettes en coûte 250.

— Il y a une chose qui parait sur­pre­nante : la faci­li­té avec laquelle on sort du camp.
 — Quand vous n’a­vez pas de papiers, pas d’argent vous n’al­lez jamais très loin…

— On parle aus­si de prostitution ?
 — C’est vrai. Si vous allez le soir à un cer­tain endroit de l’en­ceinte, là où il y a un pas­sage, vous ver­rez, de l’autre côté, des hommes qui attendent au volant de belles voi­tures. Ils attendent les filles pour les conduire à Naples.

— Est-ce un phé­no­mène général ?
 — Oui, incon­tes­ta­ble­ment. Il y a envi­ron un tiers de femmes à Capoue par­mi les céli­ba­taires. Beaucoup sont jeunes et jolies… Mais est-il besoin de dire qu’elles sont elles aus­si scan­da­leu­se­ment exploi­tées. On n’en parle pas dans le camp. Mais leurs cama­rades com­prennent ; ils com­prennent très bien.

— On m’a aus­si par­lé de vols ?
 — C’est exact et c’est une des choses qui m’ont le plus cho­qué. Les réfu­giés dis­posent bien de cade­nas pour fer­mer leur pièce. Mais il est inutile de fer­mer la porte puisque le cham­branle ne tient pas ou que les fenêtres ne ferment pas ! Aussi les voleurs viennent-ils cher­cher les petits tran­sis­tors ou les appa­reils de pho­to qu’ils ont pu par­fois emme­ner. Mais il est juste de dire qu’ils volent aus­si dans les bureaux et les locaux officiels…

— Votre conclusion ?
 — Je m’at­ten­dais à pire ; mais c’est tout ce que je peux dire.

Réfléchir avant de s’indigner

Voici, vu de l’in­té­rieur, ce que l’on nomme le scan­dale de Capoue. Faut-il acca­bler l’Italie ? Certes, l’ad­mi­nis­tra­tion est ce qu’elle est. Certes, l’u­ti­li­sa­tion des fonds inter­na­tio­naux n’est sans doute pas par­faite. Mais il serait absurde de reje­ter sur l’en­semble du pays le scan­dale des réfu­giés. Il est par­fois facile de s’a­che­ter une bonne conscience avec un peu d’argent. La vie des camps est ce qu’elle est, et plu­tôt meilleure que ce que l’on en a dit ; l’Italie, fina­le­ment, héberge des hommes pour­chas­sés dans leurs pays et dont nul ne veut ailleurs. Cela aus­si doit peser dans la balance et l’on ferait bien d’y pen­ser avant de s’indigner !

Aussi déla­brés soient-ils, les loge­ments abri­tant des familles sont encore les mieux conservés.

Les nou­veaux venus sont aisé­ment iden­ti­fiables ; l’es­poir se lit encore sur leurs visages. 

DEMAIN :
« ROME NE FAIT PAS GRAND-CHOSE »

 

 

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
© Tous droits réservés par Tamedia Publications Romandes SA, Lausanne

Malcare WordPress Security