Notes sur le tournage de « NOCTURNE » à Vevey
Alors qu'hier soir passait sur le petit écran de la TV romande son deuxième long-métrage, « Odo-Toum, d'autres rythmes » (notre photo), Costa Haralambis s'efforçait, au port de Vevey, de mettre en boîte un subtil travelling, avec caméra, opérateur et premier assistant sur palette posée sur transpalette, lui-même appuyé sur planches impeccablement sciées par le scieur des Verrières, qui remplacent les rails encombrants, l'élémack au loyer élevé, bricolage habile, au résultat fort satisfaisant, à ma connaissance innovation en ce genre, indispensable dans un film fauché volontairement (voir Impartial du samedi 18 juillet) car il faut beaucoup d'astuces quand on gère un non-budget.
LE COUP DE LA PLUIEPetite anecdote, technique certes, mais qui montre bien l'esprit dans lequel « Nocturne » est en train de devenir long-métrage de nonante à cent minutes. La première partie du tournage est terminée. Neuf nuits de suite, l'équipe aura travaillé, deux fois avec pluie, quatre fois sans et trois fois en intérieurs, à Montreux, au Casino, pendant le festival de jazz alors que des trombes d'eau - et de neige sur Dent de Jaman - s'occupaient des extérieurs. Chance donc, avec le temps conforme à ce qu'il était indispensable qu'il soit, sauf un soir où il pleuvait. Producteur et réalisateur se donnent alors quinze minutes pour décider, soit d'attendre encore, soit de plier bagages. A la fin du délai, il pleut toujours: on plie. Il faut deux heures pour tout mettre en place mais quarante minutes pour tout remettre en ordre sur le camion, dans les voitures du matériel image ou du matériel-son. Fini, on peut partir: la pluie a cessé, bien sûr. Mais personne ne regrette cette décision qui permet de se coucher une fois avant l'aube.
LA JAQUETTE DE CLAIREAu début du tournage, il y avait des groupes, le réalisateur Costa et son assistant Andréas qui s'occupe d'enregistrer les textes avec les acteurs avant le tournage et de les diffuser en play-back pour que ceux-ci fassent semblant de parler quand la pellicule roule dans la caméra, les trois acteurs principaux, Dominique, infirmière encore surprise de faire du cinéma, rencontrée par hasard dans un bistrot à Lausanne par le réalisateur, son régisseur Michel, la romancière-scénariste Michèle, timide, emballée par le rôle, parfaite en Claire noctambule qui charme et attire, Dwight, chauffeur de taxi, qui joue Jeremy, un des servants de Claire qui s'énerve quand avance la nuit, fatigue inscrite sur son visage, et Achille, un grec, père de quatre enfants, copies conformes, qui découvrent les uns après les autres l'ambiance d'un tournage, qui joue Ashley, impassible, celui que peut-être Claire préfère.
Fabien, l'opérateur, préfère éclairer un décor, un visage plutôt que de cadrer longuement les plans fixes s'il frétille à nouveau quand la caméra bouge. Millivoj, le premier assistant, et Jean-Yves, le deuxième, en vacances d'école de cinéma (tous deux fréquentent l'I.N.SA.S. à Bruxelles) se rendent compte qu'un tournage est chose fort différente de la théorie même mise en pratique apprise au cours, car tout se fait beaucoup plus vite - et pas plus mal - à en juger par les premières images revenues du laboratoire.
Catherine, la scripte, note tout, se souvient de tout, remet les accessoires à leur juste place avant que Costa n'envoie le fatidique moteur, demande alors à Claires si vraiment elle garde sa jaquette de laine à la place du châle noir, ou rappelle que Jeremy, après tout, figure aussi dans ce plan. Jusqu'ici, dans les rushes, ces images qui reviennent de laboratoire en première copie de travail comme elles ont été filmées, avec tous les incidents et les claps, n'ont pas encore montré d'erreur de script.
LE CHATTERTON DU CASINOSophie, un peu triste ces temps, langoureuse, devient personnage secondaire et passe son temps à réunir des figurants que Costa congédie en oubliant qu'ils ont encore un plan à tourner. Jacques et Michel, les doublures, mais aussi figurants observent tout de regards perçants et posent de multiples questions sur ce qui se passe, ce qui roule bien et ce qui grince.
Michel, le régisseur, fait la toupie, mais rien ne manque. Doudou, le mécano, qui en est à son troisième film avec Costa, sait travailler vite. Il reste seul, avec le producteur, pour décoller le chatterton qui fixait le cable au tapis du casino, afin que les participants du festival de jazz n'en fassent pas jeu de saut à la corde. Les autres figurants veveysans qui sont parfois là aussi pour aider ne savent que faire: alors ils regardent, protègent les lampes contre la foule - mais ce sera un membre de l'équipe qui donnera le plus robuste coup de pied dans celui de la caméra, sans conséquence importante.
Avec 5,20 francs par jour et par personne, le chef, Eric, cuisinier de métier, qui n'exerce pas son job actuellement, compose de savoureux repas du soir et offre aussi d'exquis sandwiches variés pour la pause nocturne, aidé par Michèle - avec les Michel et Michèle, on s'y perd, sur ce tournage. Il faut en revenir aux noms de famille...
Le producteur calcule et recalcule, à la machine: après la première période de dix jours de tournage, il annonce que la moitié de la pellicule a été employée, que la moitié du film est presque tournée, que le quarante-cinq pour cent des pages du manuscrit et des plans est en boîte, alors qu'on a employé le quarante pour cent du temps. Il prévoit un dépassement de deux mille francs sur le budget d'argent liquide, limité à cette phase à treize mille francs, discute avec le directeur de l'hôtel qu'on a dérangé deux soirs de suite et qui voit tout de même quelques différences entre ce tournage et un précédent qui se fit chez lui avec Peter Bodganovich, va remercier le syndic de Vevey, M. Chavannes, de l'aide financière de la ville et des autres appuis donnés à ce film, peste contre les figurants qui jouent à cache-cache-palette autour de la caméra et des enregistreurs, râle quand on mange un gâteau grec avant de retourner au travail car la fête, pour lui, ce devrait être le travail fini, enguirlande l'amie de Dwight qui crie dans la rue à trois heures du matin. Le pauvre, il gère sérieusement un non-budget, tient à ce que l'équipe du film ne dérange pas trop
les veveysans avec le Champagne sablé à cinq heures du matin sur les quais pour fêter les trente ans de Costa et les cent mille kilomètres de la voiture de l'opérateur.
Et l'espace de ces lignes qui tentent de décrire l'ambiance du tournage d'un film où les groupes deviennent équipe, il redevient le chroniqueur qui parle du cinéma qu'il aime par tous les bouts.
Freddy LANDRY Une image d'un autre film de Haralambis: Odo-Toum. (Ph TVR)Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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