Le cinéma suisse aujourd’hui

Le cinéma suisse aujourd’hui

La Tribune de Lausanne

Le cinéma par Freddy Buache

L’approche des fêtes n’est jamais une période faste pour les amateurs de cinéma : les divertissements faciles prennent possession des écrans, les prolongations s’étirent et les nouveautés attendent janvier ou février, surtout en Suisse romande où les programmes n’ont jamais été comme cette année bloqués par les routines : certains films, d’ailleurs, ne sont plus sous-titrés en français parce que les distributeurs considèrent, peut-être avec raison, qu’ils ne rompront pas l’indifférence du public de ce côte-ci de la Sarine. On peut donc se demander si plusieurs films allemands de la jeune génération ou des productions à caractère politique (idéologiquement contradictoires comme Hitler, une carrière ou L’Allemagne en automne) viendront jusqu’à nous. Zurich, depuis l’été, a pu voir de nombreuses œuvres récentes (du dernier Cassavetes à L’homme de marbre de Wajda). Maintenant, Les Schweizermacher de notre compatriote Rolf Lyssy (avec Emil et Walo Lüönd), comédie ironique bien reçue par la presse, y obtient un très grand succès...

Nous pourrions, par conséquent, nous interroger une fois de plus sur les rapports des commerçants avec le septième art et, simultanément, avec les spectateurs (auxquels, à Lausanne, on offre L’arbre aux sabots uniquement dans une médiocre version doublée). Nous pourrions aussi retourner le problème et répéter que le public n ’a que les films qu'il mérite et que les jeunes, en particulier, témoignent dans ce domaine d ’un manque de curiosité véritablement inquiétant. Dans les milieux dits « cultivés », jamais le cinéma, son histoire et son langage ne furent à ce point méconnus. Mais, plutôt que d’exprimer des remarques plaintives qui seront mieux à leur place dans un bilan de fin de saison, je profite de l’absence de films pour indiquer en quelques mots la situation présente de la production suisse, tout en signalant que le seul événement digne d’attention en ces jours maigres est la sortie lausannoise de La mort du grand-père, de Jacqueline Veuve.

Après les succès internationaux remportés au cours de ces neuf dernières années (après Charles mort ou vif et La Salamandre de Tanner), nos cinéastes ont dû s’efforcer d ’adapter leurs moyens à la qualité spectaculaire professionnelle que les distributeurs attendaient d’eux, ce qui fit augmenter les budgets. L’aide fédérale, dès lors, devenait une partie beaucoup trop faible du coût total pour ne pas livrer nos auteurs aux coproducteurs étrangers qui, de la sorte, tiennent paradoxalement dans leurs mains le pouvoir de décision pour la réalisation en Suisse de films suisses.

Dans ces conditions, les cinéastes doivent avoir la force et les possibilités de lutter pour conserver leur autonomie créatrice dans ce système économiquement contraignant (ce que peuvent obtenir ceux qui bénéficient d’une autorité reconnue : Schmid, Tanner, Soutter, Goretta, Koerfer, et ce que l’on souhaite à ceux qui, non sans d’enormes difficultés, préparent leur deuxième long métrage : Patricia Moraz, Simon Edelstein, Kurt Gloor, notamment). A part ces quelques noms, auxquels nous pourrions ajouter ceux de Murer, Yersin, Koller, Bolliger ou, du côté des documentaristes, Dindo, Schlumpf, Legnazzi, tous les jeunes cinéastes ou les débutants qui pourraient prendre la relève paraissent condamnés au silence.

Dans ce contexte, conscients de l’indifférence de l’Etat et des milieux professionnels (mis à part les laboratoires, généralement compréhensifs en matière de crédits), ils ne devraient pas craindre d’opérer un retour en arriére de quinze ou vingt ans, et de repartir à zéro c’est-à-dire de s'affirmer, contre le système qui les paralyse, en le narguant par la réalisation de films ultra-pauvres. C’est ce que vient de faire Francis Reusser en tournant Bleu-nuit, splendide poème visuel de trente minutes qui. dans le prolongement du Grand Soir décrit notre époque par le biais de l’autoportrait.

C’est aussi la politique de Micheline et Freddy Landry (Milos-Film, aux Verrières) qui poursuivent la production d’œuvres à petit budget; ils viennent ainsi de terminer un long métrage de Costa Haralambis, privé de titre pour l’instant, qui part des concerts et de la conception artistico-morale d’un musicien africain habitant Genève, Papa Oyeah Mackenzie, dont le credo tient en trois mots : « Love Power Expérience ». Haralambis ordonne, entre des fragments brefs de fiction anecdotique, les éléments documentaires qui traitent à la fois, avec une froideur d’essayiste sans indulgence, de la situation de cet instrumentiste noir en pleine civilisation blanche, de son rapport à la femme, à l’argent, au sentiment, à l’authenticité dans une volonté de générosité continuellement entravée par les contingences ou l’égocentrisme. Nous y reviendrons.

Photo: Papa Oyeah Mackenzie.

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
© Tous droits réservés par Tamedia Publications Romandes SA, Lausanne