14es Journées du cinéma suisse : portraits à gogo
A Soleure
Il est toujours arbitraire de choisir, sur le vif, quelques films qui ont frappés et d'en parler un peu. Dans ces premières journées passées à Soleure, des impressions fortes demeurent, même si l'ambiance générale porte au défaitisme et généralise tout en médiocrité.
On peut, de plus en plus, prendre en compte l'esprit de chapelle qui ne cesse de s'accroître dans le cinéma suisse, incidence peut-être d'un fédéralisme mal appliqué, et qui voit nos compatriotes d'outre-Sarine s'extasier sans réserves sur des œuvres, qui en quatorze ans n'ont malheureusement guère évolué. On sait, et on reconnaît des qualités certaines aux réalisateurs suisses alémaniques en matière de documentaires; comme c'est un genre qui semble avoir la faveur et de la commission fédérale concernée et du pouvoir central — surtout lorsque comme déjà mentionné, les caméras investiguent scrupuleusement un passé réaliste et inoffensif — ces deux dernières années auront vu défiler beaucoup de ces réalisateurs en mal d'activité.
DOCUMENTAIRES CLASSIQUESOn les comprend, et on le regrette lorsque l'on constate que le regard et la méthode de description ont gardé ce classisisme de l'apprentissage. Des étrangers d'ailleurs, attirés par l'exotisme de ces montagnards, de ces oubliés de l'essor économique, et de ces vieillards disséqués, inventoriés, poussés à l'authencité extrême (et payante) semblent cette fois être saturés de ces portraits au charme parfois peu évident. N'a-t-on d'ailleurs pas entendu les traducteurs parler de personnages « portraités », obligés par mesure pratique de surpasser le Larousse qui se contentait du très élégant verbe portraiturer. Souhaitons simplement que le mot ne provoque pas l'effet et que nos réalisateurs suisses romands ne perdent pas totalement le chemin et le goût de la fiction.
C'est ainsi qu'apparaît un peu décevant le film de H.-A. Schlump « Kleine Freiheit» attaché à démontrer la liberté soi-disant récupérée dans des activités de loisirs, tels le jardinage — vu collectivement par le problème d'un quartier de jardins communaux loués et repris pour les besoins d'une construction — ou d'autres hobbies pratiqués en solitaires. Une démonstration certes, mais à laquelle manque ce à quoi nous avait habitué son auteur, une sorte de deuxième degré présent autant dans « Armand Schultheiss » que dans « Béton Fluss » quoique différemment.
UNE RÉALITÉ PARALLÈLECe qui fait le charme de « Gottliebs Heimat » de B. Mail, un nouveau venu dans la réalisation, c'est l'utilisation de lieux, de paysages, de mouvements, pour recréer une autre réalité, parallèle bien sûr, mais autre. Une façon exemplaire de décrire un passé, une existence et un environnement, par un réalisme transposé.
Disons aussi que le personnage est extraordinairement mis en relief, bien que finalement assez commun, et qu'ici le charme de cette banalité a su être décelé et présenté.
Elisabeth Gujer proposait son longmétrage « Stilleben » (Nature morte) qui est un film intéressant, de fiction, mais touchant un peu aussi au portrait. C'est Margrit Schmid, veuve de 55 ans, qui se demande en début de film depuis quand elle n'a plus écrit une lettre d'amour et aussi, depuis quand, elle n'en a pas reçu. Un peu de sa quête vers l'amitié, l'amour, donc, et encore, tous les aspects d'une espèce de bilan, et d'une volonté d'aller de l'avant, d'une manière plus vraie, plus personnelle. E. Gujer par des intertitres, un découpage précis, veut se distancer des faits et gestes du personnage, pour mieux faire ressortir le mécanisme et le raisonnement des diverses démarches. Il en résulte un film intéressant, d'une forme particulière bien adaptée au sujet, et qu'il faut voir avec attention.
DES NEUCHATELOIS...« Horizonville » de A. Klarer (un Neuchâtelois de Peseux) est un court métrage de fiction imprégné — c'était rare a Soleure — d'un brin de légèreté et de poésie alliées à un propos qui ne renie pas la critique et la dénonciation.
Rencontre dans une station d'essence d'une femme abandonnée par un compagnon brutal et d'un pompiste rêveur et poète. Leur idylle se passe au deuxième degré, Elfe ressuscitée rencontrant son Troll, et leur carosse de voyage sera une Volvo marine, aux vitres opaques enduites de mousse à raser pour s'isoler des poursuivants d'une émission de _télévision pour détectives en herbe. Un exercice aux mélanges subtils de situations et de personnages, le tout bien senti et bien campé.
Quant à Costa Haralambis, il a montré à Soleure l'aboutisssement du périple que nos lecteurs ont pu suivre lors du tournage de « Love Power Expérience » devenu définitivement « Odo Toum, d'autres rythmes » et dont le personnage central est le musicien noir Papa Oyeah Makenzie, hôte de la dernière biennale du TPR. Une production de Milos Films, Les Verrières. Est-ce un documentaire à touches de fiction, ou une fiction documentée ? S'il serait vain de la définir en tant que telle, la démarche est cependant réussie dans sa vocation.
UN PERSONNAGE FABULEUXAutour de ce personnage fabuleux et de sa musique extraordinaire, C. Harlambis monte une histoire discrète, interprétée par des comédiens, mais qui ne sont que des provocateurs de faits pour mieux cerner, et la personnalité même de Papa Oyeah, et sa place et son rôle dans une société comme la nôtre, industrialisée et de rendement, dans le contexte architectural froid de nos villes. Il y a peut-être un peu d'outrance dans cette provocation et les comédiens ne mènent pas toujours leur jeu avec l'effacement nécessaire, mais au milieu de cela, Papa se découvre, se fait connaître, se fait comprendre. Il a de plus largement l'espace de nous communiquer sa musique — sans jamais toucher à la lassitude — et les qualités d'un scénario sachant jouer sur la suggestion empêche la fiction de trop conditionner le personnage. Il demeure au centre de cette démarche appréciable dans sa narration et aussi dans son aspect formel remarquable.
Soleure. c est encore 1 occasion poulies Romands de voir plusieurs long métrages suisses alémaniques déjà sortis commercialement, et parfois avec des succès financiers étonnants, à Zurich et dans d'autre villes... mais point chez nous, la Romandie. Nous évoquerons donc ultérieurement ces films qui ont déjà largement fait parler d'eux, et dont quelques-uns s'annonçaient intéressants.
J.-P. BROSSARDArticle original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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