« Odo-Toum » de Costa Haralambis

 

24 Heures, Lausanne

Quand la Grèce et l’Afrique se rencontrent en Suisse

Au-delà de l’é­cran, par René Dasen 

Costa Haralambis, 28 ans, vit depuis quelques années dans notre pays où il se livre à une acti­vi­té ciné­ma­to­gra­phique  et pho­to­gra­phique fort et inté­res­sante. Il y a peu de temps, il a pré­sen­té à la Cinémathèque suisse son deuxième long métrage, « Odo-Toum, d’autres rythmes », où il évoque avec beau­coup de sen­si­bi­li­té le per­son­nage assez extra­or­di­naire qu’est le musi­cien afri­cain Papa Oyeah Makenzie, sa manière de vivre à Genève, sa ren­contre avec le monde des Blancs, sa volon­té de reve­nir aux sources de la musique d’Afrique. Cet essai en 16 mm. cou­leurs, d’une durée de 93 minutes, a été pro­duit par Milos-Films avec la Société suisse de radio­dif­fu­sion et télé­vi­sion, Condor- Film, et l’aide de Migros, du Cinéma sco­laire et popu­laire suisse et du Département fédé­ral de l’in­té­rieur. Il com­men­ce­ra sa car­rière publique à Genève au ciné­ma Voltaire à par­tir du 26 mars jus­qu’au dimanche 1er avril.

J’ai deman­dé à Costa Hara­lambis de me dire pdur­quoi il avait quit­té les rivages de la mer Egée pour les rives du lac Léman.

« Je suis par­ti de Grèce en 1969, m’-a-t-il répon­du. Le cli­mat poli­tique était peu propi­ce à la crea­tion artis­tique. Il régnait un. cli­mat noir et dé­sespérant. Depuis l’âge de 15 ans, je tra­vaillais, parallè­lement à mes cours, comme pho­to­graphe dans une mai­son de publicité.

»Mais comme je vous l’ai dit, il n’é­tait pas pos­sible de s’ex­pri­mer libre­ment. On était blo­qué. Les artistes et écri­vains étaient cen­su­rés de A jus­qu’à Z. Personnellement, je n’é­tais pas enga­gé. Au ciné­ma, nous n’a­vions, comme films natio­naux, que des films de pro­pa­gande ou de guerre ou encore des mélo­drames plus ou moins por­no. Si l’on vou­lait faire du ciné­ma, il n’y avait qu’une solu­tion : s’enga­ger à l’ar­mée en tant que cinéaste dans la sec­tion qui leur était réservée.

»Dans ces condi­tions, j’ai deman­dé un sur­sis à mes obli­gations mili­taires pour pour­suivre mes études à l’étran­ger. Je me suis ren­du à Vevey pour faire des études de pho­to­gra­phie. C’était à la fin de 69. L’école de Vevey ne m’a pas conve­nu. C’était domma­ge, car il y avait beau­coup de choses à apprendre dans cette ins­ti­tu­tion. Je n’y suis res­té qu’une année. Puis, j’ai fait un appren­tis­sage chez Oswald Ruppen, un des der­niers pion­niers du repor­tage photogra­phique, à Sion. Je suis heu­reux de lui rendre hom­mage. Pour moi, c’est run des plus grands repor­ters pho­to en Suisse. ll tra­vaille seul et fait beau­coup d’illus­tra­tions de li­vres. Ce qui m’a ame­né au ciné­ma, c’est ce genre de re­portage comme on n’en fait plus. Il s’a­git de repor­tages de la vie quo­ti­dienne et non d’al­ler cher­cher des pho­tos extra­or­di­naires. C’était le sty­le de « Paris-Match » ou « Time-­Life » des années 50. Il a été tué par la presse à sen­sa­tion et par la TV. J’ai appris avec Ruppen à appro­cher la vie à tra­vers la photo. »

-Qu’avez-vous fait après votre apprentissage ?

« C’était en 1973. Je suis allé à droite et à gauche. Je vou­lais voir ce qui se pas­sait ailleurs. Ce furent des années de balade, sur­tout en Suisse. J’ai été déçu du peu d’ouver­ture qui s’of­frait à moi. On me deman­dait soit du sensation­nel, soit de l’ac­tua­li­té. J’ai pla­cé quelques repor­tages dans la presse suisse. A @HEURES, j’ai même fait un petit scan­dale en publiant un repor­tage clan­des­tin sur un camp de pri­son­niers politi­ques en Italie. Il ne s’a­gis­sait pas d’Italiens, mais de réfu­giés des pays de l’Est et de Grèce. Ils avaient fui leurs pays. On les avait mis en qua­ran­taine dans des camps construits par Mussolini. Ils atten­daient depuis des années que l’on s’oc­cu­pât d’eux. J’y ai pas­sé trois jours et trois nuits. C’est un exemple du reporta­ge qui sert à quelque chose. C’est l’une des rares occa­sions où j’ai pu faire ce que je vou1ais. »

-Comment avez-vous abor­dé le cinéma ?

« En 1975, je déci­dai de me lan­cer tout seul dans la réali­sation d’un film avec tous les risques que cela com­por­tait. J’avais été sen­si­bi­li­sé par ce qui se pas­sait dans les milieux psy­chia­triques. Je me suis in­téressé à une cli­nique des envi­rons de Vevey qui, de pri­vée, est deve­nue publique et a pas­sé sous le contrôle de l’Etat. J’ai été fort bien accep­té par les res­pon­sables de l’é­ta­blis­se­ment. Ils se sont in­téressés à une expé­rience ci­nématographique faite par quel­qu’un qui ne connais­sait rien à leurs tra­vaux;, j’ai étu­dié les situa­tions pen­dant une année. Je tra­vaillais comme aide-infirmier. Peu à peu un scé­na­rio s’est construit. Le film devait être joué par les per­son­nages eux-memes, mé­decins et patients. Pour eux, c’é­tait un miroir, un acte criti­que. D’un autre côté, le film a per­mis d’é­ta­blir un contact avec l’ex­té­rieur. Le film s’est appe­lé « Une Semaine sans Raison ». C’est un long métra­ge de deux heures. Pas un film plai­sant, mais un film dur. Il n’y avait pas d’intri­gue. On voyait vivre des gens, sur­pris par l’ob­jec­tif. Ce film a eu un cer­tain suc­cès dans la région, car les gens vou­laient savoir ce qui se pas­sait derriè­re les murs de la cli­nique. Il a sus­ci­té des débats entre méde­cins et public. Ce fut positif. »

-Où avez-vous décou­vert le per­son­nage d’Odo-Toum ?

« Une Semaine sans Raison » avait pro­vo­qué quelques re­mous dans les milieux du ciné­ma où l’on igno­rait son tour­nage. C’est ain­si que j’ai fait la connais­sance de Fred­dy Landry et aus­si de Papa Oyeah Makenzie. C’était au debut de 1976. De cette ren­contre entre un musi­cien afri­cain, un pro­duc­teur suisse et un réa­li­sa­teur grec est né le film que vous venez de voir. »

»L’intérêt, pour moi, était de ren­con­trer un per­son­nage qui, dans un milieu occi­den­tal dans une ville comme Genè­ve, réus­sit à res­ter lui-même, à gar­der son ori­gi­na­li­té, à com­po­ser sa musique originel­le sans se sou­cier des conces­sions au public. Il vit comme un Africain en Afrique. Il ne change pas ses habi­tudes. Il essaie d’être lui-même jus­qu’au bout. Cela crée un tas de pro­blèmes de communica­tions avec ceux avec qui il vit.

»Il y a un déca­lage ter­rible entre sa manière de vivre et la nôtre. Ce qu’il y a d’éton­nant, c’est qu’en Afrique, il jouait du jazz amé­ri­cain des années 60 et que ce n’est qu’en arri­vant chez nous qu’il a com­men­cé à faire de la musique afri­caine. Le dépay­sement lui a per­mis de retrou­ver son iden­ti­té. Je l’ai ren­contré à Montreux en 1973 où il était en tour­née. Il avait déci­dé de res­ter en Suisse. Le com­po­si­teur de la musique de mon pre­mier film, Jean-Clau­de Reber, de Vevey, avait besoin d’un trom­pet­tiste. Il l’a­vait engagé.

»Freddy Landry, qui avait trou­vé mon pro­jet inté­res­sant, m’a­vait sug­gé­ré de construire un sujet. Avec Jean-Claude Reber, nous avons ima­gi­né une fic­tion fon­dée sur un per­son­nage réel. Comme n0us n’a­vions pas le sens du dialo­gue, nous avons deman­dé à Michèle Ibensaal, qui écri­vait des pièces de théâtre en Fran­ce, d’é­crire un dia­logue qui res­te­rait fidèle à l’es­prit du film. Elle nous a sor­ti de l’im­passe. Dans mon film, il y a des per­son­nages réels et des per­son­nages fic­tifs. Ainsi Jac­ques Denis, Yvette Théraulaz et Jean-Luc Bideau jouent des rôles bien pré­cis. Ils servent de média­teurs entre Papa et le milieu où il vit. Papa, lui, est bien réel. Son comp0rte­ment cor­res­pond à sa musi­que. S’il devait chan­ger d’ha­bitudes, sa musique chan­ge­rait aus­si. C’est une musique spon­ta­née et mys­tique. Cha­que ins­tru­ment que l’on utili­se a un sens particulier.

»Le film vient d’être termi­né. Il a été pré­sen­té à Soleure. Il va sor­tir à Genève. Une salle de Paris l’a deman­dé. Pour l’ins­tant, je ne pré­vois qu’une dis­tri­bu­tion mar­gi­nale, bien qu’il ne soit pas dif­fi­cile à comprendre. »

Costa Haralambis, le cinéaste. Papa Oyeah Makenzie à la flûte. J. Denis, le média­teur entre Papa et son public.

Jean-Luc Bideau, un vieil ami d’Afrique qui s’é­tonne de la pré­sence de Papa en Europe.

 

 

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
© Tous droits réservés par Tamedia Publications Romandes SA, Lausanne

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