«Love power experience» de C. Haralambis

«Love power experience» de C. Haralambis

L'Impartial, La Chaux-de-Fonds

Journal d'un film:

En Suisse, comme ailleurs, les cinéastes sont rares qui peuvent dire: maintenant, j'écris pendant six mois, puis la production se monte, et nous tournons à la date décidée d'avance avec les acteurs que je veux et tout l'argent qui nous est nécessaire. Tanner y arrive, tout juste, et Goretta peut-être aussi. Les autres ? Tous soumis au même régime de la douche froide, du renvoi, de l'attente. C'est épuisant. Et s'il s'agit d'un film_, de débutant, déprimant, car il est pratiquement impossible de trouver de l'argent dans le secteur commençai. Il faut recourir aux subventions, aux chaînes de télévision, aux fondations. Mais voyons dans un premier « chapitre » comment un producteur dont le cinéma n'est pas la principale occupation, qui travaille avec des jeunes ou des débutants, (en l'occurrence, le soussigné, sa femme et son fils, dans le cadre de leur société « Milos-Films ») entre en contact avec un réalisateur.

Lunaire, un étudiant de l'Ecole de photo de Vevey, Costa Haralambis, passa quelques jours sur le tournage de «Prolongation» d'Amiguet, à Verbier, en 1971. Puis le même Costa loua une table de montage appartenant à une coopérative dont nous assurions la gestion. C'est ainsi qu'à l'été 75 nous apprîmes qu'un film se mettait à vivre. Soleure, janvier 76, un petit film de deux heures, en seize mm, noir-blanc, «Une semaine sans raison», vide une salle fatiguée, inattentive. Cinquante spectateurs résistent. Ils découvrent un film maladroit, aux images faibles, avec des sons souvent inaudibles. Formellement, c'est complètement raté. Mais il y a un petit quelque chose qui force l'attention, le sujet d'abord, l'univers de l'hôpital psychiatrique, abordé avec lucidité, générosité un peu de sévérité, regard sur la «folie» qui ne devrait pas être un ghetto, et un mélange de documentation et de fiction aux structures intéressantes. Une approche sensible, assurément. Un tempérament, probablement. A coup sûr, le fruit de l'acharnement: avec cinquante mille francs (le film libre est une commande), sans faire parler de lui, modestement, Costa est arrivé au bout de son aventure. L'existence du film est déjà un fait positif. Ajoutez-y ses qualités discrètes, ce regard... mais le film est difficile à diffuser. Il existe. Nous disons alors à Costa: « Si un jour, vous avez un sujet... si vous acceptez de vous mettre dans des conditions qui éliminent les défauts de votre premier film, si nous pouvons discuter du sujet, de ses structures, alors on pourrait essayer de faire un film ensemble... »

Les mois passent. En avril, reprise de contact. Costa nous parle de son idée, un film avec un musicien noir du Ghana, papa Oyeah Makenzie, qui, à Genève, dans le bain de notre société occidentale, en revient à la musique authentique de son pays, de son continent. Autour de lui, des personnages de fiction, parfois inspirés de la réalité, une amie, un imprésario, d'autres musiciens, une danseuse — deux civilisations différentes qui vont tenter de se comprendre, sans toujours y parvenir. Une musique étonnante.

En juin, dans une ambulance d'occasion, Costa arrive avec Papa. Au bout de cinq minutes, ce sont les premiers éclats de rire.Il y en aura d'autres. Le plaisir du contact, cela compte. Fabien, qui sera l'opérateur du film actuellement à moitié tourné, et dont le tournage se poursuit, se rappelle vaguement, en 71 ou 72, avoir suivi le Festival de jazz de Montreux et écrit (pour l'Impartial), un « Spot-pop » où il évoquait un concert raté, mais signalait la présence d'un trompettiste noir qu'il trouvait génial, sans avoir noté son nom. Papa se souvenait lui aussi de ce concert. Cinq ans plus tard, par Costa, le jeune amateur de musique pop devenu opérateur de cinéma rencontrait le musicien génial de Montreux qui allait devenir acteur principal d'un film sur lui et sa musique. Il est des hasards qui ne sont pas complètement au hasard. Car des rencontres doivent se faire...

On allait donc essayer de produire le film. Costa mit au point avec un ami la première version du scénario, en août. Nous voulions déposer le dossier à la section du cinéma à Berne pour l'automne. Nous y sommes arrivés.

Ce sera alors le long tunnel de la recherche des moyens financiers, objet d'un prochain chapitre de ce petit journal qui doit fait comprendre comment se fait le cinéma « hors-les-normes » dans un pays où il n'a pas encore vraiment droit de cité.

Freddy LANDRY

 

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