«Love power experience» de C. Haralambis
Journal d'un film
LE FINANCEMENTNous avons vu (voir L'Impartial du 6 mai) comment se rencontrent un réalisateur, son acteur principal, un opérateur et un producteur. Nous décrivons aujourd'hui une phase ingrate, presque toujours passée sous silence, celle du financement d'un film de débutant qui n'offre aucune garantie «commerciale».
Août 1976 : un week-end, en toute hâte, nous tirons une cinquantaine d'exemplaires du scénario tapé sur stencyls. Le dossier pour la Confédération - budget, plan de financement, liste des collaborateurs, possibilités de diffusion - est prêt, tout est expédié dans lés délais.
LA SITUATION SUR LE PLAN FÉDÉRALLa Confédération dispose d'un peu plus d'un million et demi chaque année pour l'aide à la production. C'est très peu. C'est probablement le budget cinématographique d'état le mieux géré au monde, même si «Ernst S.» de Dindo finit par un refus de prime de qualité du Conseil fédéral qui ne mit pas en cause le principe de l'aide à la production.
Mais quand on prélève sur ce budget des subventions de deux cents à trois cents mille francs qui sont quasiment encore indispensables à quelques grands — Tanner, Soutter, Daniel Schmid, Imhoof, Gloor — pour chacun de leur film, quand on aide des documentaires avec cent ou deux cent mille francs, quand on prélève de très petites sommes pour de courts films par tranches modestes de vingt-trente mille francs, il ne reste pas grand chose pour un projet plus pauvre, mais loin d'être riche.
Or il se trouve qu'après examen du dossier, à l'automne 76, les experts fédéraux acceptent le principe d'une aide de 75 mille francs à «Love power expérience» de Costa Haralambis, sous certaines conditions qui imposent de trouver un financement complémentaire.
Plusieurs éléments semblent s'être conjugués pour obtenir cette décision, de principe seulement, positive: «Une semaine sans raison» du même cinéaste, qui ne reçut pas de prime d'étude, avait tout de même retenu un peu l'attention, ne serait-ce que par son existence. Le même réalisateur proposait un scénario rigoureusement préparé, précis, intensité des futurs sons comprise, qui contrastait avec les maladresses du film précédent et marquait, par l'écriture, un net pas en avant, élément très apprécié à «Berne». Le sujet, la personnalité de l'acteur principal, le rôle de la musique (une cassette à l'appui permit de se rendre compte de la richesse des sons tirés d'instruments africains très divers) séduisent. Le producteur vient de prouver avec «Une dionée» de Michel Rodde, court long-métrage, qu'une jeune équipe peut être professionnelle. Le film de Rodde obtiendra une prime de qualité de vingt-cinq mille francs et son opérateur recevra une mention au Fifef 77 à Cabourg. Dernière cause du succès de la démarche: il était intéressant de savoir s'il est encore possible de faire en Suisse un long-métrage de fiction avec un devis total d'un peu plus de deux cent mille francs (à peu près ce que « La salamandre » doit avoir coûté en 1970).
LES AUTRES POSSIBILITÉSLa promesse d'aide fédérale représentait alors une garantie. Sans elle, pas de film. Mais avec elle, pas encore de film non plus. Des demandes partent tous azimuts, auprès d'amis, de personnes qui aiment le travail du musicien Papa Oyeah Makenzie, d'institutions, d'éventuels-partenaires suisses et étrangers. Les mois passent. Les démarches infructueuses succèdent aux démarches infructueuses. Encore bon de recevoir une réponse... négative. La Télévision romande ne dit pas vraiment non, mais pas du tout oui. Un distributeur suisse qui travaille avec des copies en 16 mm hésite. Et les mois passent.
Un premier oui pour dix mille francs, du distributeur. Et puis plus rien. On se demande alors s'il ne serait pas possible de faire le film avec quatre-vingt cinq mille francs d'argent liquide. Impossible: nous ne remplissons pas les conditions posées par la Confédération. Reste une dernière chance: tourner un essai où la musique se fera entendre, qui montrerait aussi la «présence» sur l'écran de Papa Oyeah Makenzie. Le risque valait d'être pris.
La Télévision romande dit oui, puis vient le oui de la Migros qui s'inscrit dans le même esprit que la Confédération quand elle aide un débutant. Début 1978: on peut enfin faire des calculs autrement. Comment disposer de cent vingt mille francs d'argent liquide ? Des collaborateurs pressentis acceptent de prendre des risques. Un partenaire devient co-producteur avec du matériel et un peu de personnel.
Il aura fallu une année et demie pour financer, très modestement, un long métrage de débutant. En janvier 78, on peut enfin commencer de penser vraiment au film. Mais il y aura encore des difficultés. Nous parlerons des préparatifs dans un troisième chapitre.
Textes de Freddy LANDRYArticle original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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