Dialogue entre public et psychiatrie
De même que certaines gens laissent volontiers mourir leurs proches hors du domicile, de même place-t-on dans des cliniques spécialisées ceux dont la difficulté d'être fait problème. Dans le projet du cinéaste, chaque jour de la semaine évoque un cas particulier. Dans le même temps, comme à des fins comparatives ou d'analyse, nous voyons évoluer une famille fictive au comportement des plus traditionnels, véritable stéréotype quant aux difficultés rencontrées: l'épouse se met en question en tant que femme, les parents abdiquent devant leurs enfants sous prétexte d'être «in», les responsabilités se prennent par ricochets quand elles se prennent, le mari, suroccupé, n'est jamais le partenaire de la vie familiale ...
De la normalité de notre sociétéSommes-nous alors très loin de ces exilés, de ces marginaux, voire de ces incompris auxquels on avait trop tôt décerné et sans nuance le nom de fous ? «Une Semaine sans Raison» s'établit à partir de trois lieux essentiels. Le film apporte encore d'autres éléments sous la forme d'interviews, de reportages faits à l'extérieur, à la campagne, à la montagne, chez des gens dont la mère de famille est partagée entre Dieu et Diable.
On serait tenté de considérer cette réalisation comme un excellent préambule à un éventuel congrès de psychiatrie. Pourtant, les exposés du personnel soignant, les témoignages des malades et de ceux de leur entourage amènent à dialoguer, à nous questionner sur la «normalité», étalon d'ordre de notre société, à savoir si certaines maladies mentales ne sont pas engendrées par la «technoculture» qui s'est imposée à nous à la faveur du progrès. Les sociétés d'abondance se sont principalement occupées des partenaires valables, des personnes actives, donc productives, délaissant tous ceux qui ne sont pas ou plus conformes à la perspective du profit. L'hygiène mentale de notre civilisation risque de trouver dans un avenir proche une nouvelle humanité, empreinte de compréhension de l'autre, de communication authentique. A chaque heure, à chaque minute dans le monde, des gens avouent leur profond désarroi, se désignent comme des victimes, disent qu'ils sont «au fond du trou" !
Il paraît souvent impossible de les réconforter, d'entamer même un semblant de dialogue. Pour beau coup, ils ne sont plus du domaine des vivants, partageant leur souffrance dans les fantasmes, la solitude ou le délire.
L'éclairage médical du film de C. Haralambis est particulier. La psychiatrie a ses écoles, ses inspirateurs, ses détracteurs. Le malade est-il autre chose qu'un cas, l'état «patient» n'ordonne-t-il pas une soumission aveugle à l'endroit des aréopages de spécialistes ? De telles affirmations doivent se nuancer si l'on sait qu'aujourd'hui des médecins révisent leur relation avec les malades, discutent - et sont aptes à remettre en question - des théories qui faisaient loi, ne prêchent plus selon un savoir dont ils connaissent la fragilité. Que chacun livre sa vérité, que les idées soient librement discutées, cela nous a semblé l'apanage du personnel soignant à la Clinique de Nant comme au Centre psychosocial de Montreux. Une fois de plus, nous constatons que l'analyse doit être globale sinon collective. La réinsertion de l'individu portant le poids de la détention, quelle qu'elle soit, est aussi affaire de société. Le réflexe de rejet a trop longtemps fonctionné pour que nous ne soyons pas en éveil devant ce qui se passe sous nos yeux, ou presque.
La restauration d'une communicationRendant un hommage au poète Paul Eluard, le Dr Lucien Bonafé place en préambule à une de ses réflexions cette phrase de Guy Besse: "Donner aux hommes l'envie de regarder en face ce qui les sépare" et il enchaîne: ..... "Voici ce qu'entend le psychiatre avec le plus de ferveur. Lorsque ce travailleur de la communication, celui qui a pour travail de vivre l'existence d'êtres disjoints, de les aider à retrouver une unité, cette unité qui est constamment dans le discours du poète, de mettre en œuvre avec eux la restauration d'une communication qui leur permette de retrouver la communication avec l'ensemble des hommes..." On pourrait poursuivre sur le language fécond entretenu entre proscrits et poète, mais le film qui nous tient à cœur entend d'abord révéler un aspect méconnu de la psychiatrie en laissant évoluer en des scènes réelles des personnages jouant leur propre rôle. Cela afin de faire tomber les barrières existant entre un public mal informé et un «milieu» psychiatrique qui se réforme sans cesse. Le film de Costas Haralambis n'est pas un reportage, ni un cinéma de fiction. Deux heures durant, il expose des aspects d'individus qui tentent d'aller à la rencontre les uns des autres. Une telle attitude méritait d'être signalée.
J. D. R.Les 24, 25, 26, 27 novembre à 20 h. 30, au cinéma du Bourg à La Tour-de-Peilz, projection du film «Une Semaine sans Raison» suivie d'un débat en présence du réalisateur et de psychiatres.
Légendes photos:1 Rétablir le contact avec la société. Permettre au malade de s'exprimer, de se libérer. L'atelier de peinture joue un rôle important dans la thérapie.
2 La peinture d'un schizophrène: elle a valeur de refuge et les fantasmes s'y pressent.
3 Le réalisateur Costas Haralambis: huit mois d'observation.
4 Tourner en rond dans la cour d'un hôpital. C'est bien la marque d'une rupture avec la société, et aussi d'un profond isolement.
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