Dialogue entre public et psychiatrie

Dialogue entre public et psychiatrie

Radio-TV Je vois tout, Lausanne
Texte et photos Jacques Dominique Rouiller Après huit mois d'observa­tion et d'investi­gations dans le secteur psychiatri­que de l'Est vaudois, un scénario de film a été établi, exigeant la collaboration active des patients et du personnel soignant de ce secteur (Clinique de Nant et Cen­tre psycho-social de Montreux). Un jeune réalisateur, Costas Haralambis, pose aujourd'hui à tra­vers son premier long métrage une série de questions qui nous concernent tous. «Une Semaine sans Raison», titre de son film, nous relie à l'univers de la folie, aux lieux de la psychiatrie où se traitent les maladies mentales qui, curieusement, peuvent affec­ter chacun d'entre nous.

De même que certaines gens laissent volontiers mourir leurs proches hors du domicile, de même place-t-on dans des clini­ques spécialisées ceux dont la difficulté d'être fait problème. Dans le projet du cinéaste, cha­que jour de la semaine évoque un cas particulier. Dans le même temps, comme à des fins compa­ratives ou d'analyse, nous voyons évoluer une famille fictive au comportement des plus tradition­nels, véritable stéréotype quant aux difficultés rencontrées: l'épouse se met en question en tant que femme, les parents abdi­quent devant leurs enfants sous prétexte d'être «in», les responsa­bilités se prennent par ricochets quand elles se prennent, le mari, suroccupé, n'est jamais le parte­naire de la vie familiale ...

De la normalité de notre société

Sommes-nous alors très loin de ces exilés, de ces marginaux, voire de ces incompris auxquels on avait trop tôt décerné et sans nuance le nom de fous ? «Une Semaine sans Raison» s'établit à partir de trois lieux essentiels. Le film apporte encore d'autres élé­ments sous la forme d'interviews, de reportages faits à l'extérieur, à la campagne, à la montagne, chez des gens dont la mère de famille est partagée entre Dieu et Diable.

On serait tenté de considérer cette réalisation comme un excel­lent préambule à un éventuel congrès de psychiatrie. Pourtant, les exposés du personnel soi­gnant, les témoignages des ma­lades et de ceux de leur entou­rage amènent à dialoguer, à nous questionner sur la «normalité», étalon d'ordre de notre société, à savoir si certaines maladies men­tales ne sont pas engendrées par la «technoculture» qui s'est impo­sée à nous à la faveur du pro­grès. Les sociétés d'abondance se sont principalement occupées des partenaires valables, des per­sonnes actives, donc productives, délaissant tous ceux qui ne sont pas ou plus conformes à la pers­pective du profit. L'hygiène men­tale de notre civilisation risque de trouver dans un avenir proche une nouvelle humanité, empreinte de compréhension de l'autre, de communication authentique. A chaque heure, à chaque minute dans le monde, des gens avouent leur profond désarroi, se dési­gnent comme des victimes, disent qu'ils sont «au fond du trou" !

Il paraît souvent impossible de les réconforter, d'entamer même un semblant de dialogue. Pour beau­ coup, ils ne sont plus du domaine des vivants, partageant leur souf­france dans les fantasmes, la so­litude ou le délire.

L'éclairage médical du film de C. Haralambis est particulier. La psychiatrie a ses écoles, ses ins­pirateurs, ses détracteurs. Le ma­lade est-il autre chose qu'un cas, l'état «patient» n'ordonne-t-il pas une soumission aveugle à l'endroit des aréopages de spécia­listes ? De telles affirmations doi­vent se nuancer si l'on sait qu'au­jourd'hui des médecins révisent leur relation avec les malades, discutent - et sont aptes à re­mettre en question - des théo­ries qui faisaient loi, ne prêchent plus selon un savoir dont ils con­naissent la fragilité. Que chacun livre sa vérité, que les idées soient librement discutées, cela nous a semblé l'apanage du per­sonnel soignant à la Clinique de Nant comme au Centre psycho­social de Montreux. Une fois de plus, nous constatons que l'ana­lyse doit être globale sinon collective. La réinsertion de l'indi­vidu portant le poids de la déten­tion, quelle qu'elle soit, est aussi affaire de société. Le réflexe de rejet a trop longtemps fonctionné pour que nous ne soyons pas en éveil devant ce qui se passe sous nos yeux, ou presque.

La restauration d'une communication

Rendant un hommage au poète Paul Eluard, le Dr Lucien Bonafé place en préambule à une de ses réflexions cette phrase de Guy Besse: "Donner aux hommes l'envie de regarder en face ce qui les sépare" et il enchaîne: ..... "Voici ce qu'entend le psychia­tre avec le plus de ferveur. Lors­que ce travailleur de la communi­cation, celui qui a pour travail de vivre l'existence d'êtres disjoints, de les aider à retrouver une unité, cette unité qui est constamment dans le discours du poète, de mettre en œuvre avec eux la res­tauration d'une communication qui leur permette de retrouver la communication avec l'ensemble des hommes..." On pourrait poursuivre sur le language fécond entretenu entre proscrits et poète, mais le film qui nous tient à cœur entend d'abord révéler un aspect méconnu de la psychiatrie en laissant évoluer en des scènes réelles des personnages jouant leur propre rôle. Cela afin de faire tomber les barrières existant entre un public mal informé et un «milieu» psychiatrique qui se ré­forme sans cesse. Le film de Costas Haralambis n'est pas un reportage, ni un ci­néma de fiction. Deux heures du­rant, il expose des aspects d'indi­vidus qui tentent d'aller à la ren­contre les uns des autres. Une telle attitude méritait d'être signa­lée.

J. D. R.

Les 24, 25, 26, 27 novembre à 20 h. 30, au cinéma du Bourg à La Tour-de-Peilz, projection du film «Une Semaine sans Raison» suivie d'un débat en présence du réalisateur et de psychiatres.

Légendes photos:

1 Rétablir le contact avec la société. Permettre au malade de s'exprimer, de se libérer. L'atelier de peinture joue un rôle important dans la thérapie.

2 La peinture d'un schizophrène: elle a valeur de refuge et les fantasmes s'y pressent.

3 Le réalisateur Costas Hara­lambis: huit mois d'observation.

4 Tourner en rond dans la cour d'un hôpital. C'est bien la marque d'une rupture avec la société, et aussi d'un profond isolement.

 

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
© Tous droits réservés par Ringier Axel Springer Suisse SA