Vevey, histoire d'une ville qui veut changer son identité
Touchée par une grave crise économique, la ville lémanique joue son va-tout. Elle investit des millions pour basculer dans un avenir tissé par les nouvelles technologies de l'image. Un pari visionnaire, courageux, mais risqué.
LUC DEBRAINEL'identité d'une ville est collante comme de la poix. Pas facile de s'en débarrasser. Prenez Vevey. La ville poisse. Pionnière de la première révolution industrielle, elle a accueilli Henri Nestlé, des industries mécaniques, des imprimeries, des fabriques de tabac. C'était une cité laborieuse, manuelle, bruyante, fière de sa condition. Le silence est retombé. A part Nestlé, l'industrie a périclité ou migré vers d'autres horizons. Vevey connaît aujourd'hui le plus haut taux de chômage du canton de Vaud. La moyenne d'âge est élevée. Que faire?
Yves Christen: "Sans la maîtrise des nouveaux outils audiovisuels, nous sommes perdus"
«Gommer le traumatisme. instaurer un nouvel état d'esprit. Encourager les jeunes à revenir en leur proposant une culture et des activités professionnelles qui les intéressent», tonne Yves Christen, syndic de Vevey. Pour la culture, la pompe a été amorcée. Un théâtre et des musées remis à neuf, une compagnie de danse, des structures alternatives des festivals. D'ailleurs, les jeunes reviennent. La population croît: 15 300 il y a peu, plus de 16 000 aujourd'hui. La ville projette la construction d'un collège (pour 14 millions) et d'un centre de distractions, avec l'incontournable bar Internet (coût: 2 millions).
Surtout, Vevey aimerait dégraisser le passé, troquer le lourd contre le léger, voire le virtuel. Un maître mot: la haute technologie. La transition est lancée. Les coiffes de la fusée Ariane sont «made in Vevey», le groupe biotechnologique Ares Serono s'installe sur les ruines d'une usine de Rinsoz et Ormond. Un autre bâtiment du fabricant de tabac, situé en plein centre-ville, recevra l'an prochain le projet le plus étonnant, le plus ambitieux: Swissmedia.
L'idée de Swissmedia a germé sur une double évidence. L'avenir, ne le ressasse-t-on pas à outrance, est à l'information numérique, au multimédia, à l'interactivité. «Sans la maîtrise des nouveaux outils audiovisuels, nous sommes perdus. Grands ou petits, nous sommes entrés dans l'ère de la complexité et, dans cet univers, communiquer est devenu vital», menace Yves Christen, par ailleurs président de Swissmedia. Second constat: la région veveysanne fourmille des compétences et d'activités dans la communication visuelle. Pour mémoire: l'Art Center College, l'Ecole de photo, le Musée suisse de l'appareil photo, les festivals d'images fixes ou animées, sans compter le Symposium TV de Montreux.
Swissmedia, créé voici un an, a d'abord été une association un peu floue, pétrie de bonnes intentions. But: grouper. développer, échanger des savoir-faire qui permettront aux entreprises locales de rayonner à l'échelon régional, national, européen ou carrément mondial. En douze mois, Swissmedia a étoffé sa liste de membres. Ils sont désormais cinquante. Des écoles professionnelles, comme les écoles de photo de Vevey, d'informatiquede Sierre, d'ingénieurs graphiques de Lausanne. Le Technopôle de Sierre. Des éditeurs comme Edipresse ou Ringier. Des multinationales comme IBM, Oracle ou Ascom. Publicitas, la Télévision suisse romande.
Un pôle de compétences ressemble à un pôle magnétique. Il exerce une attraction, mais il n'a pas de réalité tangible ni de fonction certaine. Réponse de Swissmedia: son bâtiment vient d'être soumis à l'enquête publique à Vevey. Un immeuble de trois étages, deux sous-sols, 3500 mètres carrés de surfaces utiles, avec des possibilités d'extension dans deux édifices attenants. La Ville de Vevey a acheté l'ancienne manufacture de cigares pour 3,3 millions de francs. Elle investira 4 millions dans sa réhabilitation. Les travaux débuteront au printemps, le bâtiment sera prêt à l'automne1997. 80% de la surface sont déjà loués, le solde sur le point de l'être. L'espace comprendra des studios, des ateliers, des salles pour la formation, des locaux spéciaux pour les serveurs qui géreront les systèmes informatiques. L'immeuble sera en prise sur tout ce qui peut être branché en coaxial ou fibres optiques.
Parmi les futures locataires, ICI TV, la télévision régionale de la Riviera vaudoise, déjà installée à proximité, déjà opérationnelle à raison d'une émission par semaine. ICI TV attend une concession pour s'étendre à la rentrée à Lavaux. au Chablais valaisan, à la Gruyère. Georiviera groupe des géomètres de la région qui tirent parti du multimédia. Merging Technologies, basé à Puidoux (VD), développe des logiciels tridimensionnels. Le français Weinberger Partner est spécialisé dans les applications multimédias. Eugene Chaplin Entertainment Group of Companies implantera dans le bâtiment le centre mondial de son faramineux projet (voir ci-dessous). Swissmedia ne créera pas 1000 emplois supplémentaires à Vevey dans les prochains mois. Malgré l'effet euphorisant du boom multimédiatique, sa promesse d'être une révolution comparable à l'avènement du cinéma ou de la télévision, la technologie est encore en gestation. Les perspectives industrielles sont opaques.
Swissmedia est simplement un pari sur l'avenir. «Les attitudes justes de nos jours sont la créativité, l'adaptation, les alliances. J'apprentissage permanent, la maîtrise des outils de communication. Nous devons retrouver l'éthique de l'appartenance à des communautés aux intérêts liés, qui est l'une des caractéristiques de la culture suisse», martèle Yves Christen, sûr de son fait.
Le bâtiment de Swissmedia, situé à la rue du Clos, à Vevey, sera prêt à l'automne 1997. Il comprendra des studios, bureaux, des espaces de formation et des locaux pour les serveurs informatisés. La façade reflète la transition identitaire de Vevey.Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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