Les rêves des télévisions locales romandes

©PME Magazine, Lausanne

Communication

Pour atti­rer les annon­ceurs alé­ma­niques et leurs bud­gets publi­ci­taires natio­naux, les chaînes locales se sont misent à har­mo­ni­ser leurs grilles de pro­gram­ma­tion. Mais elles rêvent aujourd’­hui d’al­ler plus loin …

Tout ce qui a trait à l’au­diovisuel est tou­jours com­plexe et sen­sible. Prenons le cas des télévi­sions régio­nales indé­pen­dantes. Regroupées au sein de l’associa­tion faî­tière « Télésuisse », les quelque 20 chaînes répar­ties sur le terri­toire hel­vé­tique ont craint le pire ce prin­temps, lorsque le Conseil fédé­ral s’apprê­tait à déci­der quant au bien-fondé d’une aug­men­ta­tion de la rede­vance pour la télé­vi­sion et la radio.

90% des pro­grammes des TV locales sont fait maison.

Qu’allait-il adve­nir de l’en­ve­loppe allouée par l’au­to­ri­té de tutelle aux télévi­sions ne fai­sant pas par­tie de la galaxie de la SSR (SRG SSR Idée Suisse)?  Dans une inter­pel­la­tion par­le­men­taire pré­cé­dant la déci­sion finale, Télésuisse lan­çait le débat sur la place publique : » … Les télé­vi­sions régio­nales sont péna­li­sées par la Loi fédé­rale sur la radio et la télé­vi­sion et par la pra­tique actuelle du Conseil fédé­ral, qui ne leur accordent qu’ex­cep­tion­nel­le­ment environ0.5%  du pro­duit de la rede­vance TV, alors que la SSR en perçoit99,5%…»

Le sus­pense fut de courte durée. Fin avril, les jeux étaient faits. Plus de peur que de mal ! Finalement, l’Exécutif fédé­ral s’est mon­tré plus géné­reux que pré­vu en aug­men­tant son obole en direc­tion des télé­vi­sions pri­vées de deux mil­lions de francs. Ce qui repré­sente une aide glo­bale de quelque cinq mil­lions de francs que seuls les dif­fu­seurs situés dans des régions à « faible poten­tiel écono­mique » devraient se partager.

Malgré ce geste posi­tif envers les télévi­sions régio­nales, Télésuisse ne désarme pas. Son pré­sident, Claude Stettler, direc­teur com­mer­cial de CanalAlpha+, évo­quait dans une lettre ouverte, au len­de­main de la déci­sion du Conseil Fédéral, les reven­di­ca­tions des télé­vi­sions qu’il repré­sente à l’é­gard du mono­pole de la SSR.

Le mar­ché des spectateurs
(La péné­tra­tion, heb­do­ma­daire, en nombre de personnes)
Potentiel / Réel
Léman Bleu (bas­sin gene­vois) 436 700 / 95 462
TVRL (Télévision région lau­san­noise) 209 400 / 68 825
ICI TV (Riviera, Chablais) 70 500 / 37 200

Des reven­di­ca­tions sur­tout latines car, contrai­re­ment à ce qu’il se passe en Suisse alé­ma­nique, l’exigüi­té des mar­chés romand et tes­si­nois rend les décro­chages publici­taires des chaînes fran­çaises ou ita­liennes peu envi­sa­geables. Résultat : la TSR et la TSI, qui béné­fi­cient de la manne publici­taire natio­nale et de la rede­vance, se retrouvent sur leur mar­ché en posi­tion de force, contrai­re­ment à la DRS qui doit faire face à un envi­ron­ne­ment de plus en plus concur­ren­tiel. Une situa­tion qui a pous­sé les chaînes pri­vées non aléma­niques à exi­ger que la notion de ser­vice public soit élargie.

« Actuellement, constate Costa Haralambis, fon­da­teur de ICI TV (Riviera Chablais), la rede­vance couvre 75% du bud­get de la SSR. Pour les télé­vi­sions locales latines, la part de cette manne publique ne repré­sente que 25% de leurs recettes. Un dés­équi­libre que l’Etat justi­fie par le terme très accom­mo­dant de « ser­vice public ». Or, les télé­vi­sions locales sont par essence les seules à offrir un véri­table ser­vice public de proxi­mi­té. A l’ins­tar de la SSR qui rem­plit ses grilles avec des séries amé­ri­caines, au mm1mum 90% de nos pro­grammes sont faits mai­son. Nous deman­dons par consé­quent, une éga­lité de trai­te­ment entre toutes les chaînes de télévision. »

Sans défi­cit, pas de redevance

Couvrant géné­ra­le­ment envi­ron la moi­tié de leur bud­get par les recettes publi­ci­taires ain­si que par les participa­tions de cer­tains câble-opérateurs, les télé­vi­sions locales latines, dont les bud­gets de fonc­tion­ne­ment oscil­lent entre un et deux mil­lions de francs, ne peuvent évi­demment pas se payer le luxe de faire l’im­passe sur la rede­vance publique. Mais il serait erro­né de croire que cette manne fédé­rale est un droit.

L’article 17, al. 2, de la Loi sur la radio et la télé­vi­sion défi­nit bien la marge de manœuvre : « … un dif­fu­seur local ou régio­nal peut béné­fi­cier exceptionnelle­ment d’une quote-part du pro­duit de la rede­vance de récep­tion, lorsque sa zone de dif­fu­sion n’offre pas les res­sources néces­saires au finan­ce­ment de ses pro­grammes et que la dif­fu­sion de ceux-ci répond à un inté­rêt public particulier. .. ».

« Cela revient à dire, pré­cise Costa Haralambis, que sans défi­cit, il n’y a pas de redevance. »

L’autre contrainte vou­lue par le Législateur a trait au bas­sin de popula­tion. L’article 10, al. 3, de l’Ordonnance sur la radio et la télé­vi­sion, limite l’oc­troi de la quote-part aux zones de dif­fu­sion de moins de 250 000 per­sonnes. « Ainsi, en Suisse romande, pour­suit ce direc­teur de chaîne, Léman Bleu, qui arrose un bas­sin de 437 700 per­sonnes, se voit pri­vée de toute aide. »

Un exemple qui prouve que les diffu­seurs indé­pen­dants peuvent parfaite­ment se débrouiller seuls ? La marque sup­plé­men­taire de la suf­fi­sance de la SSR qui ne veut pas par­ta­ger ses res­sources ? « Il faut être lucide, reprend Costa Haralambis, le véri­table enjeu qui se pose aujourd’­hui aux télé­vi­sions régio­nales romandes est la conquête du mar­ché des annon­ceurs natio­naux et non exclusive­ment la redevance. »

Des pas ont été faits dans ce sens. Raoul Gerber, de Force Promotion SA, la régie d’an­nonce de Léman Bleu et de TVRL, l’ex­plique : « Ces trois der­nières années, nous avons créé des pools publi­ci­taires : le pool romand (Canal Alpha+, Canal NV, Léman Bleu, TVRL, ICI TV) à la pénétra­tion heb­do­ma­daire de 260 800 per­sonnes, le pool léma­nique (TVRL, Léman Bleu, ICI TV) qui couvre 333 100 foyers, le pool vau­dois (TVRL, ICI TV, Canal NV) au poten­tiel de 312 900 audi­teurs et enfin le city pool (Léman Bleu, TVRL) à la péné­tration quo­ti­dienne de 6,1 %.

Mais il faut aller plus loin. La télé­vi­sion régio­nale a un très fort capi­tal de sympa­thie auprès du public. Il suf­fit de regar­der nos taux d’au­dience. Pour les annon­ceurs, ce média pré­sente éga­le­ment des avan­tages, car il per­met des combinai­sons publi­ci­taires très souples à des prix très intéressants. »

L’harmonisation des pro­grammes pour arme

Des démarches qui vont dans le bon sens, mais qui ne sau­raient suf­fire. Selon le média-planneur Charly Schwarz, de l’a­gence Initiative Média Western, les annon­ceurs natio­naux attendent encore un pool publi­ci­taire entre Genève et Zurich. « Les annon­ceurs, pour­suit ce der­nier, viennent sur les télé­vi­sions régio­nales pour com­bler le défi­cit d’au­dience des chaînes publiques que l’on constate sur les grandes agglomérations. »

Dès lors, com­ment faire pour détour­ner une par­tie des inves­tis­se­ments publi­citaires des­ti­nés aux chaînes de la SSR ? « De nos jours, recon­naît Costa Haralambis, seuls les annon­ceurs régio­naux peuvent véri­ta­ble­ment tirer par­ti du poten­tiel des télé­vi­sions pri­vées. Pour les annon­ceurs natio­naux qui cherchent à atteindre plus une cible qu’une audience, il en va tout autre­ment. Malgré nos tarifs publi­ci­taires très inté­res­sants, nous devons admettre qu’il est très dif­fi­cile de s’y retrou­ver entre nos dif­fé­rentes grilles de pro­gram­ma­tion. C’est pour­quoi, avant de par­tir à la conquête de la publi­ci­té natio­nale, il est impé­ra­tif que nous balayions devant notre porte. »

Première étape du plan de bataille : l’har­mo­ni­sa­tion des pro­grammes. Stéphane Santini, direc­teur de Léman Bleu, Jean-Pierre Pastori (TVRL) et Costa Haralambis y ont plan­ché tout le prin­temps. Pour fina­le­ment pro­po­ser, depuis cet été, des émis­sions com­munes (Fête des vigne­rons, Montreux Jazz Festival, ciné­ma amé­ri­cain) sur leurs trois chaînes.

« A l’a­ve­nir, nous allons pro­gres­si­ve­ment adap­ter les horaires de nos émis­sions at1n de faire débu­ter, par exemple, les nou­velles, les débats ou les pro­grammes de diver­tis­se­ment en même temps. Bien enten­du, cha­cun res­te­ra maître de son conte­nu. Nous sou­hai­tons que cette phase d’har­mo­ni­sa­tion soit ache­vée d’i­ci la ren­trée 2000. »

Mais Costa Haralambis rêve d’al­ler encore plus loin : « Après avoir mis en avant nos taux d’au­dience auprès des annon­ceurs, c’est la qua­li­té de nos pro­grammes que nous devrons vendre. C’est pour­quoi nous son­geons deman­der une conces­sion pour une chaîne natio­nale qui ne dif­fu­se­rait que nos meilleurs pro­grammes. Une sorte de vitrine principale­ment des­ti­née au mar­ché alé­ma­nique. La publi­ci­té y serait acces­soire. Le seul but serait de nous faire connaître. » Affaire à suivre donc …

Victoria Marchand

Article original publié avec l’aimable autorisation des ayants droits.
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