ICI, une télé comme nulle part ailleurs
Télévision régionale
Samedi 4 mars 1995. Match de basket Vevey-Monthey: 71-67. Au-delà du résultat, l'importance de cette rencontre sportive résidait dans le fait qu'elle servait de cadre à l'émergence d'un nouveau média dans le PAR (Paysage Audiovisuel de la Riviera): ICI-Télévision. Dans la régie, un homme d'images qui est à la base de ce projet de télévision régionale: Costa Haralambis, cinéaste né en Grèce et d'origine veveysanne, âgé de 44 ans et qui a passé par l'Ecole de photographie avant de se lancer dans la réalisation de longs-métrages et de films commerciaux. Alors qu'ICI-Télévision devrait émettre régulièrement dès septembre 1995, Costa Haralambis nous livre son ambition de créer une chaîne de haute qualité, sa volonté de se démarquer à la fois de la Télévision Suisse Romande ainsi que des chaînes locales qui véhiculent une image d'amateurisme peu reluisante.
Cette fois, ICI-Télévision a véritablement décollé ...-Oui, et c'était très important pour nous. Depuis le temps que le public entend parler de cette chaîne locale, il fallait que quelque chose de concret se passe. Avec la retransmission de ce match de basket, nous avons touché un large public et prouvé que mis-à-part quelques petits problèmes inévitables pour un premier direct nous étions capables de produire une émission d'une qualité professionnelle.
Quel est le bassin de population concerné?-L'extension de notre ère de diffusion dépend des câble-opérateurs. Pour l'instant, nous émettons grâce à la SITEL qui couvre les districts de Vevey (sauf Blonay ... ) et Aigle, soit 25000 foyers.
Qui retrouve-t-on autour de ce projet?-Il y a l'éditeur Corbaz à Montreux (qui édite notamment «La Presse»), l'agence Synthèse à Lausanne et moi-même, entourés par divers autres partenaires de la région qui participent à l'élaboration du capital-action. Uniquement par relations, nous avons réuni environ 350000 francs sur les 500000 nécessaires. Nous allons maintenant ouvrir ce capital au public et n'aurons aucune peine à atteindre nos objectifs financiers.
N'y a-t-il pas un risque de noyautage de votre télévision par le journal «La Presse»?-Absolument pas, puisqu'aucun actionnaire ne peut posséder plus de 20% des actions. De toute façon, vaut- il mieux travailler avec un municipal et les services industriels communaux qui ne connaissent rien à la question (comme c'est le cas pour la télévision locale lausannoise) ou avec Jean-Paul Corbaz, un spécialiste des médias dans la région? Poser la question, c'est déjà y répondre. Ce qui compte vraiment, c'est qu'il existe une vraie collaboration entre professionnels.
Comment fonctionnera ICI-Télévision en tant que structure audiovisuelle?-ICI-télévision est une société à la structure légère qui commande ses programmes à une société sœur, Médiaprofil, qui répartit ses activités en trois secteurs presque égaux: la production télévisuelle, la production de films commerciaux et la production multimédia. Faire de ICI-TV une chaîne complètement indépendante serait beaucoup trop lourd. Engager du personnel à plein temps et acheter du matériel très coûteux serait impossible. En louant compétences humaines et matériel haut de gamme à Médiaprofil, ICI-TV se donne la possibilité de faire du travail professionnel à des prix raisonnables.
Ce concept de collaboration et d'échange de compétences est important. Pas uniquement entre ICI-TV et Médiaprofil...-Tout à fait. Dans ce sens, une expérience unique en Suisse est en train de se mettre sur pied dans notre région: la collaboration entre la rédaction de «La Presse», celle de «Radio-Chablais» et ICI-TV. La retransmission du match de basket en a donné un exemple concret puisque les interviews étaient assurés par des journalistes de «La Presse» et les commentaires par ceux de «Radio Chablais». Plutôt que de nous tirer dans les pattes, nous avons tout intérêt à collaborer pour offrir la meilleure couverture médiatique possible à la population de notre région. Seul, chacun a des moyens limités, ensemble nous sommes plus performants et complémentaires. Ce qui n'empêchera pas chacun d'obtenir ses propres scoops...
Quel est votre budget de fonctionnement?-Neuf cent mille francs par année. Les trois quarts de cette somme seront assurés par les rentrées publicitaires, parrainage, sponsoring, etc, le solde par notre quote-part de la redevance TV. Ce budget fait de nous une des télévisions locales les plus chères et surtout les plus exigeantes de Suisse, par respect pour notre public et nos annonceurs. Le principal danger qui guette les télévisions locales c'est l'amateurisme par manque d'argent. Nous voulons nous donner les moyens de nos ambitions: lorsque le téléspectateur zappe de TF1 sur ICI-TV, il ne doit pas voir la différence.
Quelle sera votre programmation?-Nous diffuserons uniquement des émissions «maison» et voulons nous concentrer sur la télévision de proximité. Dès septembre 1995, nous allons donc produire chaque semaine deux émissions d'une heure qui tourneront en boucle toute la soirée. La moitié sera consacrée aux informations, l'autre à des reportages plus longs dans les domaines culturel, social, sportif, politique, etc. Nous essayerons aussi de produire des petits clips, sketches ou courts-métrages avec des créateurs de la région. En outre, une fois par mois environ, nous tenterons de couvrir des événements tels que les festivals, grandes manifestations sportives, concerts, spectacles ou débats politiques. Mais nous nous limiterons à une télévision de proximité, car là est notre créneau et notre force. Pas question d'acheter des films ou feuilletons bon marché que l'on peut voir sur les autres chaînes.
A terme, n'escomptez-vous pas diffuser plus de deux heures par semaine?-Bien sûr que si! Deux heures par semaine, c'est peut-être viable pendant deux ans, mais pas plus. Ensuite, nous devons étendre notre aire de diffusion pour augmenter nos rentrées publicitaires et nous donner les moyens de produire plus d'émissions. Nous sommes actuellement en tractation avec des câble-opérateurs sur le Lavaux, le Chablais valaisan et le sud du canton de Fribourg pour atteindre plus de 40000 foyers. Mais nous n'envisageons pas de nous étendre à l'infini, faute de quoi nous ne pourrions plus faire de télévision de proximité. A moyen terme (1997-1998), l'objectif est de produire une heure d'émission cinq jours par semaine.
La Télévision Suisse Romande ne se dit-elle pas déjà «TV de proximité»?-Si, elle essaye, mais ce n'est ni sa mission, ni dans ses possibilités. Que chacun fasse son boulot. La TSR ne peut pas en même temps être à Neuchâtel, Genève, Sion et Fribourg. Elle doit choisir et ne peut pas couvrir l'information entre Aigle et Vevey comme nous espérons le faire. La TSR a une vocation romande, nous régionale. Et surtout, la TSR traverse une grave crise d'identité et de créativité. Les nouvelles émissions qu'elle produit sont d'un niveau affligeant; dans ce contexte, elle a peur de l'émergence des chaînes locales. Ell e a raison car aujourd'hui les besoins des téléspectateurs se tournent vers les télévisions thématiques. Et une télévision locale n'est rien d'autre qu'une chaîne qui a pour thème sa région!
S'il n'y a apparemment pas d'entente possible actuellement avec la TSR, y en a-t-il avec les autres télévisions locales parmi la soixantaine qui exploitent une concession en Suisse?-Oui et nous cherchons à nous fédérer afin d'échanger ou co-produire des émissions, afin surtout de traiter en commun avec les annonceurs nationaux (Migros, Denner, CFF, PTT par exemple). Ces derniers ne peuvent pas contacter 30 télévisions différentes et doivent pouvoir s'adresser à un seul et même service. Les négociations sont déjà bien avancées.
Pourquoi vous appelez-vous ICI-Télévision?-Parce que nous nous occupons de ce qui se passe «ici». Actuellement, «ici», c'est entre Aigle et Vevey; demain, je l'espère, entre Monthey, Bulle et Lutry. En outre, cette dénomination permet d'exporter le concept ailleurs. Ainsi, on pourrait avoir une «ICI-TV» à Neuchâtel ou Nyon, faite par des gens du lieu. Parce que pour faire une télévision locale, il faut être du lieu et profondément aimer sa région. J'en suis persuadé.